Découvrez Sébastien Tellier!
Ca a commencé par des larmes.
Des larmes qui n'ont pas su couler. Des larmes retenues. Des cris étouffés. Des émotions trop contenues. De la même façon que vient la rigidité cadavérique à un corps sans vie, la faucheuse émotionnelle s'abattait sur moi. Je n'avais pas su mettre des mots sur mes souffrances, je n'avais pas pu verbaliser ma douleur, cernée par le chantage de la vie, des conséquences supposées ou réelles sur l'avenir. J'avais seulement ce regard apitoyé, impuissant, de la déchéance qui vous menace, cette retenue, une apparente fragilité qui intriguait les gens, mais je ne pouvais rien faire, rien dire. J'avais juste les yeux pour pleurer. Mais les larmes ne me venaient pas. J'intériorisais tout. La tornade de pensées qui s'amoncelaient en moi, de ressentiments, d'hésitations et d'interrogations se compressait à mesure que la limite du supportable s'estompait. J'étais pour ainsi dire prise au piège : la tentation de parler, de trop parler et le peu de pudeur et de dignité qu'il me restait pour tout refouler. La pertinence avec laquelle j'analysais la situation ne m'étais d'aucun secours, bien au contraire elle m'enfonçait. Je réalisais la gravité des choses tout autant que toute aide extérieure me paraissait lointaine et abjecte.
Le long et répétitif pathétique des comportements humains me pesait. L'opportunisme et l'indifférence des gens me blessait. J'espérais quelque chose chez les autres qu'ils ne pouvaient pas me donner, ou plutôt qu'ils ne voulaient pas me donner. J'étais le propre témoin de mon trop-plein de lucidité, et de mon absence d'ajustement face à cette agression sociale. J'observais toujours les mêmes manèges affligeants. Un mélange de dédain, de sadisme, et d'intéressement. J'étais celle qui attendait une forme de reconnaissance, d'accomplissement. Mais comme tout le monde sait, donne-leur une main et ils te prennent le bras tout entier. Je me détestais. Je ne supportais plus mon propre reflet, il me dégoûtait, me révulsait parfois-même, je ne me sentais pas à la hauteur, mon corps semblait ne plus correspondre à ma tête, et vice-versa. Des couches de crasse émotionnelle s'accumulaient, à tel point que je ne savais plus comment agir mon retrouver ce qui me caractérisait sous toutes ces apparences voilées. Je n'étais pas moi, ni moi ni une autre, je me sentais tomber dans un profond gouffre. Cette vacuité qui ne demander qu'à être comblée se rappelait toujours à moi aux moments les plus mal tombés, lorsque je croyais que tout allait bien, que la jubilation était à son apogée. Un peu comme un joli boomerang qui vous revient en pleine gueule.
Tout est un éternel recommencement.
Heureusement on apprend de ses erreur, de ses doutes, de ses échecs. On apprend à ne plus mélanger gentillesse avec naïveté, à ne plus confondre ce qu'on peut prendre et ce que l'on veut garder, à comprendre que la joie peut se partager dans les plus grands bonheurs, et la réjouissance à travers les plus grands malheurs mais jamais l'inverse. L'angoisse individuelle n'anéantit pas l'ivresse d'un groupe, l'angoisse d'un groupe peut susciter l'ivresse individuelle mais l'individu ne peut rien transgresser si les codes du groupe sont bafoués. L'ivresse collective n'éteint pas la détresse individuelle. C'est compliqué, difficile à intégrer, mais finalement assez mathématique. Il faut apprendre à faire avec, à accepter de n'avoir qu'une reconstitution par morceaux ; accepter de ne pas toujours pouvoir accéder au noyau brut, à l'essence-même, qu'il faut parfois savoir lâcher du lest, arrondir les angles, accepter ne pas pouvoir tout comprendre et tout maîtriser, de ne pas avoir toutes les cartes en main, accepter de ne pas être l'image que vous renvoyez, tout en s'attachant à essayer au mieux de lui donner une cohérence. Ne plus chercher l'approbation dans des regards de toute façon biaisés, ni dans des paroles qui ne sont pas toujours pensées. Etre soi tout simplement. Et surtout accepter que les autres ne soient pas cadrés sur le même schéma que nous. Et plus difficile : accepter de ne pas être soi-même toujours identique, linéaire et complet.
Je déteste les sentiments feints, tout comme l'indifférence masquée, et pourtant je passe mon temps comme la plupart de vous tous à me cacher, à brouiller la vérité, à faire mine d'être touchée par ce qui ne m'émeut nullement et à effacer toute trace de sentiment lorsque je me sens faillir. On perd notre temps à se cacher et à a se défiler. « Pour vivre heureux vivons cachés », est-ce là une indiscutable connerie ? Ou une profonde vérité ? Nous hésitons tous, et c'est bien là le problème.
Mais maintenant, je recommence à savoir pleurer, même si ça arrive toujours aux moments les plus surprenants. Les choses graves semblent ne pas me heurter, et les larmes jaillissent à un tout petit moment, un simple arrêt sur image émouvant de la vie, une ritournelle musicale, et c'est alors qu'une vague de chaleur et de bien-être me submerge des pieds à la tête, une ondée chaleureuse et bienveillante, un instantané de pur bonheur, une sorte de promesse secrète, profonde, intime et transcendante, presque mystique, où plus rien n'est rationnel et c'est là que je me dis que le film ne fait que commencer, pour le pire, mais surtout pour le meilleur. Et c'est cette promesse qui me fait entrevoir l'étendue des possibilités, l'infinité des chemins qui nous permettront d'arriver tous un jour à nos fins. C'est cette promesse qui me fait tenir, et à laquelle je pense toujours dans les moments d'intense désespoir. Je pense à cette caresse rassurante, maternelle, naturelle et si évidente. Et c'est alors que je crois en l'être humain, malgré tout.
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