19 août 2008

Les colonnes de carbone

Voici un nouveau venu sur Reading Sounds. Voici Shem. Je vous laisse lire son premier texte posté sur le blog, en ésperant que beaucoup d'autre suivront.





Maxime se tenait immobile devant un immense portail en bronze, la tête inclinée vers le sol. Il contemplait avec perplexité une carte d'invitation écrite à la main. Les caractères étaient calligraphiés et l'on pouvait y lire : "Entre tradition et modernité". Des dizaines de personnes affluaient de gauche à droite et toutes détenaient une carte semblable à la sienne qu'ils présentaient, quelques mètres plus loin, à un imposant gardien en complet noir. Hommes et femmes étaient parés d'amples tissus aux couleurs éclatantes. Leur propre feu d'artifice illuminait des visages leurs visages trop maquillés. Qu'est-ce que je fais ici ?, se disait-il à lui-même.
Son meilleur ami l'avait convié à sa réception et il n'avait pu décliner. Désormais perdu parmi cette foule d'étrangers, il n'aspirait qu'à rentrer chez lui. Le nombre de convives ne cessait de s'accroître. Jusque-là immobile et hagard, il hésitait à partir en courant. Puis, inconsciemment, comme porté par la volonté sans faille de la masse, il fit un premier pas et se retrouva au sein des invités ne pouvant plus faire demi-tour.
La salle dans laquelle il pénétra était titanesque. Des colonnes en carbone soutenaient un plafond infini et invisible, et les milliers de bougies posées sur les corniches suffisaient à peine à éclairer l'ensemble du lieu. Maxime se fraya rapidement un chemin dans la foule pour gagner le comptoir et s'assit sur un siège lévitant au moment même où la musique fit son entrée. Une série de notes désaccordées très à la mode vint se mêler aux cris stridents des invités. Il étouffait. Des personnages grimaçants se pressaient vers le bar en le déplaçant sans gêne par les épaules. Puis, ayant étanché leur soif, ils repartaient en s'excusant d'un sourire disgracieux qui dévoilait des rangées de dents jaunes salies par les biscuits apéritifs. Écœuré, il se leva brutalement. C'est à cet instant précis qu'il fut saisi d'une terrible sensation. Une sensation incompréhensible, emprunte de peur, de joie et d'étonnement. La puce implantée dans son cerveau s'était déclenchée…
Cette puce, placée dans le cervelet de chaque nouveau né, avait pour tâche de trouver son semblable de sexe opposé. "De trouver l'amour parfait", se plaisaient à dire les ingénieurs. La puce restait inactive jusqu'à ce que le semblable atteigne un périmètre plus ou moins proche selon la qualité du modèle implanté. Puis, lorsque le signal se mettait en marche, il s'accélérait à mesure que les deux êtres se rapprochaient. Enfin, lorsqu'ils n'étaient plus qu'à une poignée de centimètres, le signal s'éteignait. "C'est une sorte de jeu d'enfant où l'un dit : ça chauffe ! Ça refroidit ! Ah, ca brûle ! Sauf que là les deux cherchent quelque chose", aimaient déclarer les concepteurs. Il arrivait cependant que des individus ne trouvèrent jamais l'âme sœur, alors que d'autres le trouvèrent dès la plus tendre enfance. D'autres encore mourraient prématurément, alors la puce du semblable émettait un signal continu avant de s'éteindre à jamais. On appelait communément ces personnes "les évincés". Beaucoup d'entre eux sombraient dans une lente dépression, tandis que d'autres tentaient de s'unir avec un autre évincé, sans que cela ne parvienne à combler parfaitement le manque crée par la mort du semblable.
La puce de Maxime s'était activée. Paralysé pendant quelques instants, il se tint immobile, silencieux, la bouche entre ouverte. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour reprendre le contrôle de lui-même et il s'élança dans la foule, guidé par son émetteur. Le signal s'accélérait. Il se rapprochait. Mené par une ardeur exponentielle, la foule paraissait se dissiper. Les gens s'estompaient lorsque son regard se portait sur eux. À son contact, les individus se dissipaient. La salle se vidait et même la musique s'éteignait. Ce fut comme une apparition :

Bercés par le silence, ils étaient enfin ici,
Seuls dans cet univers éclairé par les flammes,
Où les bougies s'animaient pour réchauffer leurs âmes,
Et unir leurs corps en une entité réunie.

Une force immense les menait face à face
Elle était belle, parée avec ses cheveux de jais,
Somptueuse avec ses lèvres d'un rouge ombragé.
Son sourire délicieux désirait qu'on l'enlace.

Engloutis par l'éclat humide de leurs pupilles,
Ils n'osaient briser cet instant par leurs paroles,
Préférant rêver ce moment d'espérances folles.

Car jamais pareil bonheur Dieu ne distille.
Cette félicité enragée les submergeait,
Elle rêvait d'infini, d'alchimie il songeait.

Mais toute joie, aussi forte soit-elle peut être balayée aussi vite qu'elle est apparue. Un sinistre bruissement résonna dans l'esprit des deux jeunes gens. La puce électronique perdait en intensité. Alors qu'elle aurait dû battre à tout rompre, voilà que son signal s'affaiblissait. Maxime comprit immédiatement que la jeune fille qui se tenait devant lui n'était pas son semblable idéal. À nouveau paralysé, il ne bougeait plus. Son regard cherchait désespérément qui pouvait bien être cette mystérieuse inconnue qui s'évanouissait entre ses doigts. Puis, en un éclair, tout fut terminé, le signal s'était muré dans l'intouchable. La foule l'oppressait et le vacarme devint harcelant. Jeu cruel du hasard ? Destin rieur et indomptable ? Fatalité ineffable ?
Il se souvint de cette jeune fille qui lui avait été promise durant un cours instant. Il se retourna, mais ne la vit pas immédiatement parmi le nombre de convives alors qu'il y a peu, elle occupait la totalité de l'espace et de sa vision. Lorsque leurs regards se croisèrent à nouveau, il comprit qu'elle ressentait la même chose. Je pourrais peut-être l'inviter ? se dit-il. Bah ! Elle n'est pas si jolie après tout. Maxime sourit amicalement et la salua de la main avant de lui tourner le dos.
Il gagna la sortie au plus vite et inspira une grande bouffée d'air frais. Immobile en haut de l'escalier, il tira de sa poche la carte d'invitation. Il l'a lue une dernière fois avant de la déchirer en deux et de déserter les lieux au plus vite. "Modernité" et "Tradition" demeurèrent séparées sur les marches.


14 août 2008

Les larmes








Ca a commencé par des larmes.
Des larmes qui n'ont pas su couler. Des larmes retenues. Des cris étouffés. Des émotions trop contenues. De la même façon que vient la rigidité cadavérique à un corps sans vie, la faucheuse émotionnelle s'abattait sur moi. Je n'avais pas su mettre des mots sur mes souffrances, je n'avais pas pu verbaliser ma douleur, cernée par le chantage de la vie, des conséquences supposées ou réelles sur l'avenir. J'avais seulement ce regard apitoyé, impuissant, de la déchéance qui vous menace, cette retenue, une apparente fragilité qui intriguait les gens, mais je ne pouvais rien faire, rien dire. J'avais juste les yeux pour pleurer. Mais les larmes ne me venaient pas. J'intériorisais tout. La tornade de pensées qui s'amoncelaient en moi, de ressentiments, d'hésitations et d'interrogations se compressait à mesure que la limite du supportable s'estompait. J'étais pour ainsi dire prise au piège : la tentation de parler, de trop parler et le peu de pudeur et de dignité qu'il me restait pour tout refouler. La pertinence avec laquelle j'analysais la situation ne m'étais d'aucun secours, bien au contraire elle m'enfonçait. Je réalisais la gravité des choses tout autant que toute aide extérieure me paraissait lointaine et abjecte.
Le long et répétitif pathétique des comportements humains me pesait. L'opportunisme et l'indifférence des gens me blessait. J'espérais quelque chose chez les autres qu'ils ne pouvaient pas me donner, ou plutôt qu'ils ne voulaient pas me donner. J'étais le propre témoin de mon trop-plein de lucidité, et de mon absence d'ajustement face à cette agression sociale. J'observais toujours les mêmes manèges affligeants. Un mélange de dédain, de sadisme, et d'intéressement. J'étais celle qui attendait une forme de reconnaissance, d'accomplissement. Mais comme tout le monde sait, donne-leur une main et ils te prennent le bras tout entier. Je me détestais. Je ne supportais plus mon propre reflet, il me dégoûtait, me révulsait parfois-même, je ne me sentais pas à la hauteur, mon corps semblait ne plus correspondre à ma tête, et vice-versa. Des couches de crasse émotionnelle s'accumulaient, à tel point que je ne savais plus comment agir mon retrouver ce qui me caractérisait sous toutes ces apparences voilées. Je n'étais pas moi, ni moi ni une autre, je me sentais tomber dans un profond gouffre. Cette vacuité qui ne demander qu'à être comblée se rappelait toujours à moi aux moments les plus mal tombés, lorsque je croyais que tout allait bien, que la jubilation était à son apogée. Un peu comme un joli boomerang qui vous revient en pleine gueule.

Tout est un éternel recommencement.

Heureusement on apprend de ses erreur, de ses doutes, de ses échecs. On apprend à ne plus mélanger gentillesse avec naïveté, à ne plus confondre ce qu'on peut prendre et ce que l'on veut garder, à comprendre que la joie peut se partager dans les plus grands bonheurs, et la réjouissance à travers les plus grands malheurs mais jamais l'inverse. L'angoisse individuelle n'anéantit pas l'ivresse d'un groupe, l'angoisse d'un groupe peut susciter l'ivresse individuelle mais l'individu ne peut rien transgresser si les codes du groupe sont bafoués. L'ivresse collective n'éteint pas la détresse individuelle. C'est compliqué, difficile à intégrer, mais finalement assez mathématique. Il faut apprendre à faire avec, à accepter de n'avoir qu'une reconstitution par morceaux ; accepter de ne pas toujours pouvoir accéder au noyau brut, à l'essence-même, qu'il faut parfois savoir lâcher du lest, arrondir les angles, accepter ne pas pouvoir tout comprendre et tout maîtriser, de ne pas avoir toutes les cartes en main, accepter de ne pas être l'image que vous renvoyez, tout en s'attachant à essayer au mieux de lui donner une cohérence. Ne plus chercher l'approbation dans des regards de toute façon biaisés, ni dans des paroles qui ne sont pas toujours pensées. Etre soi tout simplement. Et surtout accepter que les autres ne soient pas cadrés sur le même schéma que nous. Et plus difficile : accepter de ne pas être soi-même toujours identique, linéaire et complet.
Je déteste les sentiments feints, tout comme l'indifférence masquée, et pourtant je passe mon temps comme la plupart de vous tous à me cacher, à brouiller la vérité, à faire mine d'être touchée par ce qui ne m'émeut nullement et à effacer toute trace de sentiment lorsque je me sens faillir. On perd notre temps à se cacher et à a se défiler. « Pour vivre heureux vivons cachés », est-ce là une indiscutable connerie ? Ou une profonde vérité ? Nous hésitons tous, et c'est bien là le problème.

Mais maintenant, je recommence à savoir pleurer, même si ça arrive toujours aux moments les plus surprenants. Les choses graves semblent ne pas me heurter, et les larmes jaillissent à un tout petit moment, un simple arrêt sur image émouvant de la vie, une ritournelle musicale, et c'est alors qu'une vague de chaleur et de bien-être me submerge des pieds à la tête, une ondée chaleureuse et bienveillante, un instantané de pur bonheur, une sorte de promesse secrète, profonde, intime et transcendante, presque mystique, où plus rien n'est rationnel et c'est là que je me dis que le film ne fait que commencer, pour le pire, mais surtout pour le meilleur. Et c'est cette promesse qui me fait entrevoir l'étendue des possibilités, l'infinité des chemins qui nous permettront d'arriver tous un jour à nos fins. C'est cette promesse qui me fait tenir, et à laquelle je pense toujours dans les moments d'intense désespoir. Je pense à cette caresse rassurante, maternelle, naturelle et si évidente. Et c'est alors que je crois en l'être hum
ain, malgré tout.