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Maxime était assis dans le train, le regard perdu dans le paysage qui défilait devant lui. Son patron l'avait envoyé pour affaires et il n'avait pas hésité un instant à faire sa valise. Ce jeune employé de vingt-quatre ans souffrait de l'atmosphère étouffante des bureaux. La seule idée de partir, ne serait-ce qu'un moment, le transportait de joie. Il se détourna des collines verdoyantes de la campagne pour se concentrer sur un document aux colonnes de chiffres infinies. De longues minutes s'écoulèrent durant lesquelles Maxime ne relâcha pas un instant son attention. Soudain, une goutte d'eau s'étendit de tout son long sur la vitre. Poussée par la vitesse de la marche, la perle de liquide roula sur le carreau, laissant derrière elle une multitude de petits corps jumeaux. Lorsque ce minuscule élément finit par s'évanouir sous le vent, Maxime observa une longue ligne pointillée sur le verre de la vitre. Ensuite, une seconde larme vint rouler aux côtés de la première. Une troisième, une quatrième... Dans un silence absolu, un formidable ballet se mit en mouvement. Les gouttes d'eau se fondaient entre elles pour en former de plus voluptueuses. Puis, lorsqu'elles atteignaient des proportions généreuses, elles implosaient, se divisant pour mieux fusionner. Porté par ce tourbillon, Maxime s'extasiait comme un enfant. Ses yeux gourmands suivaient la course effrénée des gouttelettes. La fraîcheur d'une telle mise en scène l'apaisa, et il demeura ainsi jusqu'à l'arrivée du train. L'abri en tôle de la gare avait barré l'accès aux petites danseuses néréides. Les dernières retardatrices qui n'avaient pas pu gagner les airs mourraient lentement sous la chaleur des moteurs à l'arrêt. Puis une voix lointaine arracha Maxime à ses songes léthargiques.
- Nous arrivons en gare de Marseille Saint Charles. Marseille Saint Charles, terminus du train.
Il jeta un bref regard sur sa montre : 15h25, il n'y avait pas de retard. Sa bouche était plissée étrangement, encore sous le charme docile de l'ondée. Puis tout se dissipa lorsqu'il mit le pied sur le quai. Les passagers, mêlés au personnel de la gare, formaient une vague humaine chaotique. Le flot continuel d'individus créait un nuage bruyant. Maxime ne s'attarda pas. Tout en se faufilant, il considérait un prospectus : hôtel Ibis, 83 rue St Honoré.
La pièce dans laquelle il avait posé son sac à roulettes était pauvrement décorée. Les murs blancs et le lit simple surélevé rappelaient davantage une chambre d'hôpital qu'un hôtel deux étoiles. Maxime s'étendit, les bras croisés derrière la nuque et ferma ses paupières. Puis, après avoir roulé sur le côté, il s'endormit.
- Quelle lassitude, se dit Maxime.
Sa tête reposait contre la paume de sa main gauche tandis que ses yeux vacillaient remarquablement. Il écoutait depuis une heure et demie les propos sans intérêt de ses concurrents. Personne n'osait évoquer le scandale provoqué par les compagnies d'assurance. Lorsque ce fut son tour de parole, il ne ménagea pas ses mots, passant au crible fin les fautes perpétrées ces huit derniers mois. Pots-de-vin, argent sal, erreurs professionnelles etc... La réaction fut immédiate. Les jurons volèrent dans toute la salle de conférence. Certains se levèrent en frappant du poing sur la table. D'autres le pointaient du doigt en proférant des menaces tandis que deux ou trois l'applaudissaient.
Il fallut près de dix minutes pour que ces messieurs reprennent leurs esprits. La tempête était passée, mais tous demeuraient sur le qui-vive, prêts à bondir. Maxime se félicita d'avoir flanquer un tel coup de pied dans ce repère d'hypocrites.
Enfin, lorsque le soleil finit par donner ses premiers signes de fatigue, Maxime quitta les lieux. Il maugréait quelque chose d'incompréhensible lorsque quelqu'un le héla.
- Dites, j'ai beaucoup aimé votre façon franche de crever l'abcès.
- Nous n'allions pas tourner autour du pot pendant des heures.
- J'aime ce genre de tempérament. Il faut reconnaître que la franchise n'est plus vraiment de mise dans notre métier. Regardez les. Il désigna plusieurs membres présents lors de la réunion. Tous ces véreux préoccupés par leurs petits intérêts. Vous voyez, ce sont des personnes comme vous qui font avancer les choses et au diable les bureaucrates !
- C'est très flatteur merci.
- Vous plairez-il de poursuivre notre conversation autour d'un dîner ? Je vous invite. J'ai l'intime conviction que nous pourrions bâtir quelque chose ensemble.
- Veuillez m'excuser, mais je dois impérativement rentrer chez moi. Ma femme est enceinte et je tiens à être près d'elle ce soir.
- Oui, c'est évident. Tenez, je vous donne ma carte. Contactez-moi quand vous en aurez le temps.
- Ce sera avec grand plaisir.
- Dans ce cas à bientôt.
- À bientôt.
L'assureur fit demi-tour et tous deux s'éloignèrent dans des directions opposées. Maxime ne lui avait pas dit, mais lui aussi pensait que leur coopération pourrait s'avérer fructueuse. Il oublia cependant bien vite cet éventuel associé pour gagner la gare et retrouver celle qui portait son enfant.
Nathalie et lui cheminaient aux abords d'un canal artificiel. La végétation était dense de part et d'autre et seul un sentier de terre permettait un accès à pied. Ainsi, l'eau coulait dans un entonnoir mêlé de béton et de frondaisons. Néanmoins, les racines regagnaient peu à peu leur autorité légitime, faisant craqueler les matériaux de construction. Maxime songeait qu'il ne faudrait qu'une dizaine d'années pour que cette eau emprisonnée retrouve à nouveau la terre et les arbres.
- Tu ne trouves pas que l'endroit est magnifique ?
- Cela fait cinq ans que nous venons nous promener chaque semaine ici et c'est bien la première fois que je t'entends dire ça.
Maxime ne répondit pas immédiatement. Il se contenta de sourire et d'abaisser la tête, un peu gêné. Nathalie lui saisit délicatement le menton entre ses doigts fins et l'embrassa. Ils se regardèrent, amoureux et simples. Maxime posa sa tête contre l'épaule de sa femme et tout en fermant les yeux, effleura son ventre arrondi de promesses.
- Tu as raison, l'endroit est sublime.
Le vent soufflait de toute sa dignité. Par respect pour la force de cet élément, les bambous, plantés devant la fenêtre, s'inclinaient et agitaient leur feuillage. Dans l'allée, la poussière virevoltait tel un feu follet accomplissant une parade amoureuse. Maxime admirait la cérémonie dans le plus grand silence. La sérénité se lisait dans ses yeux et sur ses lèvres. Après plusieurs minutes, il ouvrit le carreau pour ressentir cet air vivifiant. L'automne sera doux songea-il. Puis, subitement, une voix jaillit derrière lui. Surpris, il fit volte face.
- Mais ca va pas ! ferme cette fenêtre tu vas attraper froid.
- Je ne faisais que...
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que Nathalie avait verrouillé la poignée.
- Un vrai gosse ! Dit-elle en secouant tendrement les cheveux en bataille de son époux. Je dois me rendre à la bibliothèque, reprit-elle plus sérieusement. Tu viens avec moi ?
- Pourquoi pas. Seulement j'ai rendez-vous à dix-sept heures chez le médecin.
- Tu as encore mal ?
- Oui, les migraines sont de plus en plus fortes.
- Alors reste ici, j'irai seul.
- Non non, ne t'en fais pas, j'aurai largement le temps de faire l'aller-retour.
Nathalie déposa ses lèvres contre celles de son amant, puis le serra contre sa poitrine.
- Je t'aime, chuchota t-elle.
- J'ai bien fait de venir avec toi. C'est agréable de sentir et toucher ces vieux livres jaunis.
Il s'empara d'un large ouvrage et passa sa main délicatement sur la tranche pour y chasser la poussière.
- Tu ne trouves pas ça touchant ? Se dire que si peu de personne ont parcouru ces pages.
- Je trouve cela bien dommage, au contraire. On devrait consacrer plus de temps à la recherche du savoir.
Maxime haussa les épaules.
- Ce que je veux dire, c'est que ces livres renferment quelque chose de mystérieux. Ils ont une odeur, un vécu et l'on ressent presque une sensation de mal être à les parcourir. C'est comme si on les profanait...
Nathalie sourit.
La salle d'attente était déserte et il ne comprenait pas pourquoi il attendait en vain. Enfin, le médecin l'invita dans son cabinet.
- Alors. Dites-moi. Quel est le problème ?
Demanda-il d'un rictus franc et amical.
- Des maux de têtes à répétition. Ça me prend n'importe quand et n'importe où. La douleur arrive subitement, aussi vite qu'un éclair. Alors je suis paralysé. Je ne peux plus rien faire d'autre que de me saisir les tempes, et attendre. Attendre. Parfois longtemps. Et, enfin, le mal se volatilise, aussi rapidement qu'il est apparu.
- C'est très étonnant. . Vous avez des antécédents familiaux ? Des gens de votre famille qui se plaignent de tels maux ?
- Non, pas que je sache.
Maxime secoua la tête de gauche à droite tout en rehaussant sa lèvre supérieure, pour témoigner de son ignorance.
- Peut-être avez-vous subi des interventions chirurgicales ces dernières années ?
- Non plus. Ou alors a mon insu !
S'exclama-il pour détendre l'atmosphère pesante. Cela n'eut pas l'effet escompté car le médecin ne réagit pas.
- Bien. Allongez vous.
Il lui indiqua un fauteuil, puis commença l'examen. Il appliqua ses mains sur différentes zones du crâne pendant plusieurs minutes avant de demander à son patient de se relever. Alors, tout en griffonnant un morceau de papier et en prenant soin d'éviter le regard de Maxime, il débita sa conclusion :
- Je ne comprends pas la nature de vos maux de tête. Je vais vous envoyer faire des analyses plus approfondies. Vous allez vous rendre à cette adresse le plus tôt possible pour effectuer un IRM. C'est un bon ami moi qui s'occupe de l'hôpital. Dîtes lui que vous venez de ma part et il vous fera passer immédiatement.
Soucieux, Maxime remercia le généraliste et quitta les lieux au plus vite pour se rendre à cette nouvelle adresse.
L'IRM révéla à Maxime une tumeur majeure au cerveau. Le cancérologue lui déclara qu'il entamerait un traitement pour tenter un ralentissement de la propagation des cellules cancéreuses tout en admettant qu'il n'y rechaperait pas. Le spécialiste lui expliqua également que le cancer du cerveau peut entraîner des maux de tête plus ou moins virulents ainsi que des modifications comportementales.
Maxime venait de se réveiller, le sourire aux lèvres. Il rejeta la couverture et embrassa sa femme encore endormie. Une fois dans la cuisine, il se versa un bol de café et dégusta plusieurs tartines de confiture. Une expression de franche béatitude demeurait gravée sur son visage. Nathalie ne tarda pas à le rejoindre. Elle paraissait cependant moins épanouie que son époux.
- Du café ? Lui proposa-il.
- Non.
Maxime reposa la cafetière en gardant un regard enfantin et amusé sur sa femme.
- Tu es rentré tard hier soir. Tu étais où?
- À l'hôpital, tu sais pour mes maux de tête.
- Je croyais que tu devais te rendre chez notre médecin.
- Oui j'y étais, mais il m'a envoyé faire des analyses plus approfondies.
- Et alors ? Dit-elle inquiète.
- Oh rien de grave mon ange. Ils m'ont prescrit des médicaments. Un par jour pendant deux ou trois mois et il n'y paraîtra plus.
Elle parut soulagée et esquissa même un léger sourire.
- Sers moi une tasse de café s'il te plait.
Maxime s'exécuta rapidement sans la quitter des yeux.
Tous deux étaient accoudés au rebord de la fenêtre. Des éclairs de chaleur déchiraient l'obscurité et les couleurs orangées illuminaient l'horizon. Le bois près duquel ils habitaient semblait prendre vie. Les silhouettes se réjouirent de cet instant de liberté. L'ombre des arbres, parfois orange, parfois rouge, dansait langoureusement sur la façade de la maison. Puis, comme pour saluer la mise en scène, une légère brise fredonna sa félicité. Encouragées par ces applaudissements inattendus, les ombres redoublèrent d'effort. La valse dessinait sur le mur de la maisonnette était impressionnante. Branches, feuilles, racines, bourgeons se mêlaient en un parfait accord de couleurs et de formes. Chaque éclair se métamorphosait en une symphonie. Sans un mot, les deux amants contemplaient ce spectacle hors du commun. Puis, Maxime effleura de ses doigts le ventre de sa femme.
- J'ai hâte de lui faire découvrir toutes ces merveilles. Encore un mois et demi.
Nathalie lui sourit paisiblement.
- Je vais m'allonger, lui dit-elle.
- Je te rejoins dans deux minutes.
- Maxime regarda sa femme s'éloigner puis se reconcentra sur les éclairs. Des larmes roulèrent sur ses joues.
Soudain, une douleur terrible lui déchira les tempes. Comme il en avait l'habitude, Maxime se précipita dans les toilettes pour attendre que les maux se dissipent. Ces temps-ci, les afflictions étaient de plus en plus longues. Enfermé dans les cabinets, il se prenait la tête à deux mains et devait lutter de tout son être pour ne pas hurler sa souffrance. Lorsque tout fut terminé, il sortit chancelant pour retrouver sa femme. Dans la pénombre, Nathalie ne vit pas la pâleur de son époux. Elle se sera contre lui. Maxime rassembla ses dernières forces pour en faire de même. Enfin, dans un bonheur troublant, ils s'endormirent.
Maxime était à nouveau dans le train. Une seconde fois, son employeur l'avait envoyé pour affaire. Cependant, ses occupations professionnelles étaient le cadet de ses soucis. Il était écrasé par des émotions contraires. Maxime s'était juré de jouir de la moindre seconde restante qui lui serait impartie. Mais ce n'était pas si simple.
- Tout ce que je fais, c'est me créer un mur d'illusions. Je refuse de voir la réalité en face. J'ai été lâche. Je n'ai pensé qu'à moi.
Il se mit à rire légèrement. Un rire de folie. Un rire d'incompréhension. Alors le spectacle recommença en signe de complainte réconfortante. Une première goutte roula sur la vitre. Puis une autre. La pluie était très fine et les petits morceaux de cristaux déposés sur la fenêtre semblaient se mêler au verre pour former une fresque transparente et vallonnée. Un paysage sans limites et sans loi se dessina peu a peu sous ses yeux incrédules. Il tendit sa main pour toucher ces petites touches de peinture. Mais elles étaient encore trop loin, trop inaccessible. Il ferma les yeux et se concentra sur cet instant. Ce qu'il aurait pu ressentir s'il s'était trouvé dehors. C'est alors que les carreaux du train volèrent en éclats. Des milliers d'éclats cristallins furent projetés sur son corps. Il rie. Le vent s'engouffrait. Lui, il tournoyait. Puis, une goutte d'eau plus volumineuse roula sur sa joue. Maxime sourit généreusement.
- C'est si simple, si gracieux.
Soudain, une violente douleur le saisit au crâne. Maxime agrippa sa tête entre ses genoux, tout en se roulant au sol. Il hurlait sa frustration et sa peine. Puis, des nausées l'envahir et il fut pris de vomissements.
Maxime entrouvrit lentement les yeux. Encore embrumé par le sommeil, il ne reconnaissait pas l'endroit. Après avoir parcouru la pièce en baladant simplement ses pupilles aux quatre coins cardinaux, il ressentit des picotements dans son bras gauche. Il rassembla ses forces pour se soulever et aperçut des tuyaux blancs qui pénétraient au niveau de l'articulation de son bras gauche. Il respirait et mangeait artificiellement. Une porte s'ouvrit. Il distingua une silhouette entourée d'un halo blanc. L'ombre s'approcha et déposa ses contours sur son visage. Enfin, une main caressa ses cheveux.
- Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
La voix était larmoyante et plaintive. Maxime reconnut sa femme.
- Nathalie ?
- Hein ? Pourquoi tu ne m'as rien dit. On aurait pu te soigner. Pourquoi ? Pour...
Maxime l'interrompit et prit une grande inspiration.
- Lorsque j'ai quitté l'hôpital, j'ai fait demi-tour pour demander un renseignement au cancérologue. Mais juste avant d'entrer dans son cabinet, je l'ai surpris entrain de converser sur ma maladie. "Il ne tiendra pas plus de trois mois, les cellules cancérigènes sont trop males situées et bien trop développées", disait-il. C'est pour ça que je n'ai pas voulu suivre de traitement. Pendant ces derniers mois, je n'ai désiré qu'une chose, pouvoir être suffisamment en bonne santé pour porter notre enfant dans mes bras.
Nathalie pleurait depuis de longues minutes contre le torse de son époux.
- Pardonne-moi, je n'ai pas était assez robuste. Je pensais y arriver, mais mes forces me quittent.
- C'est faux le médecin dit que la volonté dont tu as fait preuve est incroyable.
Maxime sourit faiblement.
Promets-moi de te remarier.
Nathalie éclata en sanglots tout en secouant la tête de droite à gauche.
Promets-le-moi, s’il te plait, promets le.
Dans un murmure, Nathalie le lui jura.
C’est bien.
À son tour, il caressa les cheveux de sa femme.
Regardes…
Il tendit son bras à la verticale et fit pivoter sa main dans tous les sens.
… Tu ne trouves pas ça extraordinaire ? Quelle merveille d’ingéniosité. Je peux la faire se mouvoir dans n’importe quel sens. Contemples un peu mes doigts, ils sont si incroyables, si simples et si complexes. Regardes ces petits traits sur la paume, on dirait des gravures…
Il rie.
… Je rétracte les doigts lentement et de nouveaux dessins apparaissent.
À mesure qu’il parlait sa voix devenait de plus en plus faible, et son bras, au début tendu, retombait imperceptiblement…
… Je sers le poing et une nouvelle figure apparaît…
Nathalie regardait sans comprendre. Maxime lui sourit et posa sa main sur le ventre rond de sa femme.
… Il a bougé…
Enfin, dans un sourire, ses yeux s’éteignirent.
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